Accueil > News > IBFAN-GIFA dénonce le non-respect du Code international et informe les actionnaires du lancement du film TIGERS lors de l’Assemblée générale de Nestlé

Le 16 avril 2015, lors de la dernière Assemblée générale de Nestlé, l’Association Genevoise pour l’Alimentation Infantile (IBFAN-GIFA) a évoqué le lancement du film TIGERS, basé sur l’histoire vraie d’un ancien représentant commercial en charge de la promotion des aliments infantiles de la compagnie, M. Aamir Raza. Après avoir pris conscience de l’impact de ces produits sur la santé infantile, ce dernier démissionne et dénonce les pratiques de son ancien employeur. GIFA a souligné le soutien officiel apporté par le ministre de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Multiculturalisme au combat mené par M. Raza. IBFAN-GIFA a également rappelé que les pratiques commerciales contraires au Code international de commercialisation des substituts du lait maternel induisent de nombreuses mères en erreur et a exhorté l’entreprise a revoir entièrement son marketing afin de mettre ses politiques internes et ses pratiques en conformité totale avec le Code international.

Baby Milk Action/IBFAN UK était également présent et a enjoint le Président du Conseil d’administration de Nestlé, M. Peter Brabeck-Letmathé, d’abandonner son approche de relations publiques et de prendre en compte les problèmes rencontrés par les populations avant qu’il se retire de ses fonctions. Force est de constater que sa tentative d’associer la compagnie à la nutrition, à la santé et au bien-être est en train d’échouer, puisque pour de nombreuses personnes, Nestlé est au contraire synonyme de malnutrition, de mort et d’appropriation des ressources aquifères. Preuve en est le sondage, effectué en 2014, qui a révélé que Nestlé était vue comme la compagnie la moins éthique des 25 dernières années.

Quelques 2’446 actionnaires étaient présents lors de cette Assemblée générale, représentant 73.5% des droits de vote. Cependant, seule IBFAN a émis des critiques à l’encontre des pratiques commerciales de la firme, et elle a été applaudie par les actionnaires. 

Ci-après, le texte de l’intervention d’IBFAN-GIFA ainsi que la réponse de MM. Brabeck (Président du Conseil d’administration), Schipper (Directeur de Nestlé Nutrition) et Bulcke (Administrateur délégué).

Intervention de Mme Camille Selleger (IBFAN-GIFA):

Monsieur le Président, mesdames et messieurs les actionnaires,

Mon nom est Camille Selleger, et je m’exprime au nom de l’Association genevoise pour l’alimentation infantile, membre suisse du Réseau IBFAN.

Les dirigeants de l’entreprise viennent de vous parler de Nutrition, de Santé et de Bien-être, mais l’histoire que j’ai à vous raconter est quelque peu différente.

En février dernier, lors du Festival International du Film sur les Droits Humains de Genève, un film s’est joué à guichets fermés. Ce film, Tigers, est basé sur l’histoire vraie de Syed Aamir Raza, qui a travaillé comme représentant commercial de Nestlé au Pakistan, en charge de la promotion des aliments infantiles auprès d’hôpitaux et de médecins. Lors d’une de ses visites dans un hôpital, il découvre une salle remplie de bébés mourants faute d’avoir été allaités au sein, mais avec des laits infantiles en poudre. Alarmé par les conséquences de l’utilisation des produits dont il fait la promotion, il démissionne et envoie un avertissement légal à Nestlé, l’enjoignant de cesser les pratiques commerciales auxquelles il a participé. Le film raconte alors comment Nestlé a tenté de l’empêcher de dévoiler son histoire et comment il a fait appel à IBFAN pour obtenir de l’aide. Il est finalement devenu impossible pour lui de retourner au Pakistan et il est alors resté séparé de sa femme et de ses enfants durant 7 ans.

A l’occasion du lancement du film au Canada, où M. Raza vit désormais, le ministre de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Multiculturalisme a déclaré : « Le récit de la position de principe prise par M. Raza pour la défense de la santé des bébés et de leur famille reflète le meilleur des valeurs canadiennes et mérite d’être racontée».

Histoire ancienne, diront les dirigeants de l’entreprise… Pas si ancienne que ça ! Les bébés mourants qui apparaissent dans le film sont de vrais bébés, filmés en 2013 au Pakistan. En effet, les bébés nourris artificiellement sont plus susceptibles de tomber malades et dans les zones frappées par la pauvreté, ils courent même le risque de mourir. Malgré cela, de nombreuses mères, séduites par le discours publicitaire des marques, croient sincèrement faire le bien de leur enfant en le nourrissant avec des formules infantiles.

Nous saluons le récent engagement de Nestlé de renoncer au logo ‘Natural Start’ (‘Départ naturel’). Cependant, c’est un tout petit pas qui intervient après des années de suivi et de campagne menées par IBFAN. En réalité, c’est toute la stratégie commerciale de l’entreprise qui doit être revue afin de se conformer au Code international de commercialisation des substituts du lait maternel.

Tout à l’heure, M. Bulcke a parlé de respect. Ma question est donc simple : quand Nestlé mettra-t-elle enfin ses politiques internes et ses pratiques en conformité totale avec le Code international  et non avec la faible interprétation qu’elle en fait ?

Réponse de M. Peter Brabeck-Letmathé, Président du Conseil d’administration de Nestlé

Merci beaucoup, Mme Selleger. Nous allons essayer de vous convaincre et pour ce faire, je demande à M. Schipper, qui est depuis peu en charge de la nutrition, de vous répondre. Il est plein d’énergie et il aura peut-être plus de succès que moi.

Réponse de M. Heiko Schipper, Directeur de Nestlé Nutrition (traduction libre)

Merci M. Brabeck et merci pour votre question, Mme Selleger. Tout d’abord, je voudrais commencer en parlant des affaires de Nestlé Nutrition. Notre mission est de nourrir une génération plus saine. Nous le faisons en nous concentrant sur les 1’000 premiers jours de vie et en proposant des produits sans danger et basés sur des recherches  scientifiques.

[Note: Dans une présentation aux investisseurs en septembre 2013, M.Schipper a souligné l’importance des ‘produits dont la promotion est faite durant les 1’000 premiers jours  – y compris les laits de suite et les laits de croissance’, produits que l’Organisation Mondiale de la Santé juge ‘non nécessaires’ (traduction libre).]

Nous faisons la promotion de nos substituts du lait maternel de manière responsable et conformément à nos engagements en matière d’application du Code de l’OMS. Je présume que vous connaissez notre politique interne, qui est l’une des plus strictes de l’industrie en la matière.

[Note: Nestlé fait ici référence à ses propres politiques internes, alors qu’elle devrait au contraire s’assurer que ses activités soient conformes au Code international de Commercialisation des Substituts du Lait Maternel et aux résolutions subséquentes adoptées par l’Assemblée mondiale de la Santé. Selon une évaluation interne, quelque 90% des violations du Code et des résolutions subséquentes documentées par IBFAN sont autorisées par les politiques internes de la firme, moins restrictives que le Code.]

Notre conformité est l’une des plus strictes de toute l’industrie.

[Note: Selon l’analyse de suivi effectuée par IBFAN, Nestlé constitue l’un des plus grand violateurs du Code international, concurrencé par son principal rival, Danone, le numéro deux de l’industrie – voir la section ‘Qui est le pire’ (‘Who is the worst‘, en anglais). ]

Nous formons nos employés. Nous avons des auditeurs internes et externes en place. L’année dernière, nous avons augmenté le nombre de nos audits à 43, ce qui représente une augmentation de 25%. Et nos politiques internes d’application du Code de l’OMS sont reconnues par le biais de notre inclusion à l’index FTSE4Good Index, au sein duquel Nestlé est le seul représentant de l’industrie des aliments infantiles depuis 2011. Cela revient à dire que depuis plusieurs années, nous sommes la seule compagnie reconnue comme ayant de strictes politiques internes en vigueur. Chaque année depuis 4 ans, nous sommes l’objet d’un audit portant sur 104 points relatifs à nos engagements.

[Note: FTSE a averti Nestlé à plusieurs reprises de ne pas suggérer que l’inclusion au sein de l’index FTSE4Good signifie la conformité avec le Code international. Les entreprises sont évaluées selon leurs propres politiques internes, et non selon le Code international et les résolutions subséquentes. Nestlé a été inclus seulement une fois que les critères de FTSE4Good aient été assouplis – et l’entreprise s’est empressée de revoir le niveau d’engagement de ses politiques internes dans la foulée, sachant qu’elle serait évaluée à cette aune. IBFAN, Save the Children, UNICEF Laos and d’autres organisations ont appelé FSTE a renforcé ses critères.]

Donc je crois que notre politique interne est très stricte et conforte notre position de leader.

Au sujet du film dont vous faites mention, nous en avons connaissance. Sauf erreur, ce film se situe à la fin des années 1990 mais les allégations sur lesquelles il se fonde sont hautement discutables et ne sont certainement pas en cohérence avec nos politiques internes appliquées sur les marchés.

[Note: Le film Tigers est basé sur l’histoire vraie d’un ancien représentant de Nestlé, M. Syed Aamir Raza. Des documents internes à la compagnie dont il a fourni copies ont révélés qu’il a rempli les tâches conformément à ce qui lui était demandé. En effet, une description de poste publiée en 2014 au Canada  pour une fonction similaire  indique que le responsabilité principale est de ‘stimuler les ventes au détail par le biais de la promotion des formules infantiles et des céréales auprès des professionnels de santé’ (traduction libre).] 

M. Peter Brabeck-Letmathé, Président du Conseil d’administration de Nestlé

Paul, tu souhaites peut-être commenter cela.

M. Paul Bulcke, Administrateur délégué de Nestlé

Mme Selleger, vous avez dit que nous étions cyniques. Je trouve que c’est vous qui êtes très cynique dans votre discours. Respectez la vérité. La vérité, Madame, c’est que les événements qui sont décrits dans ce film ont eu lieu il y a des décennies et sont basées sur les allégations d’une seule personne. Et qu’elles sont entièrement fausses. Il n’y a rien à ajouter. Il n’y a rien d’autre à dire. Tout est faux.

[Note: Outre les preuves documentaires attestant des déclarations de Syed Aamir Raza, des enquêtes ont été menées à la même époque dans 33 villes du Pakistan et publiées dans le rapport Feeding Fiasco, lequel inclut des témoignages de professionnels de la santé au sujet des activités des représentants commerciaux d’aliments infantiles. Une étude menée par Save the Children en 2012 a également relevé que les professionnels de la santé continuaient à se déclarer ciblés par les représentants commerciaux,  et notamment ceux de Nestlé]

Mme Camille Selleger, IBFAN-GIFA

Et bien, je suggère aux actionnaires de se faire leur propre opinion.

M. Peter Brabeck-Letmathé, Président du Conseil d’administration de Nestlé

Merci Madame.

Mme Camille Selleger, IBFAN-GIFA

J’invite les actionnaires à voir le film qui sera diffusé dans les salles de Suisse en automne 2015 et ainsi, ils pourront se faire leur propre opinion.

[Note: Comme Mme Selleger l’a déclaré au début de son intervention, le film montre de vrais bébés, filmés en 2013 en état de malnutrition après avoir été nourris avec des laits infantiles. M. Brady s’est ensuite adressé aux actionnaires, présentant un cas tiré du rapport ‘Tragedies of infant formula and sub-optimal breastfeeding’, publié au Bangladesh en 2014. Bien qu’elle sache que les formules infantiles administrées dans des conditions insalubres conduisent de nombreux nourrissons à la mort, Nestlé continue à promouvoir ses produits au Bangladesh, arguant qu’ils offrent un ‘départ délicat’ (‘gentle start’ en anglais) aux nouveaux-nés. En 2013, M. Schipper a déclaré aux investisseurs que cette campagne de promotion constituait un ‘moteur de croissance’. Lire l’intervention de Mike Brady et la réponse de M. Brabeck (en anglais). ]